Carvil for ever

par Ariel Wizman

Alors que nos pas nous mènent à la sagesse, nos chaussures fondent nos silhouettes. A 16 ans, dans le quartier des Champs Élysées, mes pas m’égaraient plutôt … à la recherche de chemins tordus et d’aventures biaisées. La vitrine de la boutique Carvil, qui semblait là de toute éternité et pour longtemps encore, m’avait interpellé.

C’était le temps où les hommes d’affaires libanais en Smalto croisaient les frères Filipacchi, le nez dans leur dernier numéro de Lui, pendant qu’un chef d’état africain en saharienne et talonnettes déjeunait d’une fondue, au restaurant « Le Val d’Isère ». Le quartier avait de l’inspiration, le Belmondo de A Bout de Souffle l’arpentait encore régulièrement, la Gauloise accrochée à la lippe, et le nez au vent.

Carvil parlait à deux personnes, qui s’affrontaient déjà en moi: celui qui aime ce qui brille, et celui qui cherche ce qui a du sens. J’aimais alors me faire montrer une paire de Derbys, filantes comme une voiture diplomatique, et caresser, entre talon et semelle, la cambrure aux lisses arrondis. Je trainais longuement, l’oeil mouillé, devant ces modèles vernis du soir, toutes en volumes et reflets, ces bottines crèmes en peau de gant, ces mocassins aux coups de pieds découverts, qui semblaient avoir transporté Gene Kelly à l’orée des Tuileries.

Les chaussures Carvil ont accompagné ma vie, et je devrais dire « nos » vies, tant j’ai d’amis qui ont contracté le virus. Il y a le jour où l’on s’en fait donner une par un vieil oncle, puis celui où l’on en trouve par miracle dans une fripe, puis vient le jour où l’on peut passer derrière la vitrine.
Ce jour là, on acquiert bien plus qu’un atour, on n’exauce pas un caprice, on n’assoiffe pas une pulsion consumériste. On prend de la hauteur, de l’assurance, on s’allège. Et on commence à voir d’un tout autre œil ce que l’on appelait jusque là sa « Garde-Robe ».

Il y a dans Carvil tellement plus de Paris que dans n’importe quelle autre enseigne de botterie « Luxe ». A la lourdeur anglaise, qui semble avoir élargi le pied de l’élégant quelque part pendant les années 80, Carvil a toujours opposé sa version diserte, sautillante, de l’élégance. Un pied fait pour la promenade, pour se balancer au bout d’une jambe passée par dessus le genou, pendant qu’on cause gentiment. Un pied fait pour fouler le sol des boites de nuit, et ne rien faire de trop fatiguant surtout. Carvil, c’est « ville », c’est éternel, ça semble être là sans effort, un peu comme ce coiffeur londonien, qui fait ce qu’il a à faire avec la tête d’un gentleman sans que jamais ce dernier ne lui donne de directives.

Carvil c’est la chaussure juste, celle qui vous fait justice. La liste de ses clients discrets, mais aux noms brillant sur de larges affiches, est inutile à mon sens. Si Carvil les a suivi, -et qu’ils le lui ont bien rendu- c’est qu’ils ne voyaient sans doute pas pour qui la quitter. Une boutique, une seule, aura suffi à créer un mythe, avec une authenticité, une continuité et une longévité qui sont l’apanage des vraies marques.

Si je fais partie de ses fidèles, c’est peut-être parce que j’ai demandé à Carvil beaucoup plus qu’à bien d’autres marques, et que j’ai toujours été sûr du répondant. En écrivant ces lignes, je joue du bout du pied avec un mocassin sur lequel je jette, entre deux lignes, un furtif coup d’œil, et dont il me faut reconnaître qu’il le vaut bien. Au point que ce texte est fini, que je me re-glisse dans les souliers de mes rêves, et que nous voilà, elle et moi, sur le trottoir de la plus belle ville du monde, sans but, mais les poumons bien gonflés. Carvil for ever.

 

Ariel Wizman